August 28, 2006

Survie de la loutre à cou tacheté au Benin

La loutre à cou tacheté Lutra maculicollis : Menaces et paramètres de survie en zone humide au Bénin.

Hugues A. Akpona
Laboratoire d’Ecologie Appliquée
Universite d'Abomey Calavi, Benin.
email: hadak01avr@yahoo.fr

Introduction

La loutre à cou tacheté Lutra maculicollis fait partie de ces petits mammifères classés dans la catégorie des espèces vulnérables au Bénin et peu connues comme beaucoup d’autres espèces inféodées aux milieux fermés, marécageux, difficiles d’accès et sujets à de nombreuses pressions humaines (Kidjo, 2000). Au Bénin, les zones humides du complexe rivière Hlan – Vallée de l’Ouémé, habitats privilégiés de cette espèce de loutre subissent progressivement l’effet de pollution couplé aux effets de feux tardifs et de surexploitation anthropique. Face à cette situation de menace accentuée tant sur l’espèce que sur son domaine vital, il est nécessaire d’évaluer l’état et les chances de survie de ces populations de loutre à cou tacheté dont le dénombrement comme pour beaucoup d’autres espèces aquatiques reste encore problématique.
Cet article résume les facteurs (inhibitifs et favorables) déterminant la préservation des populations de loutre au sein de leur habitat dans les zones humides au sud du Bénin

Distribution spatiale de la loutre à cou tacheté

Le régime des eaux, les ressources végétales et ichtyennes, et la pression des divers acteurs socioprofessionels interviennent dans le choix de l’habitat par la loutre à cou tacheté. Ce constat est conforme à celui de Sandell (1989) sur la même espèce. Toutefois, cet auteur différencie les facteurs stimulant l’occupation des loutres en fonction du sexe. Ainsi, l’organisation spatiale des loutres mâles est influencée par trois ressources : aliments, couvert végétal et femelles réceptrices tandis que celle des femelles est déterminée par le couvert végétal et l’alimentation et par conséquent les mâles ont une aire d’occupation plus étendue. Cet état de chose explique l’abondance des mâles sur les femelles au sein des captures (63,5 % contre 36,5 %). L’analyse de la distribution de la loutre à cou tacheté révèle l’exploitation des sites par toutes les catégories de sexe et d’âge. On constate une abondance des femelles dans les sites de Koussoukpa, Kpomè et Hon. Au niveau des sites de Gangban dans la vallée de l’Ouémé et de Zinvié, on note une forte proportion de juvéniles et une presque égale proportion de mâles de femelles adultes et sub-adultes. Il y existe assez de frayères donc une disponibilité quasi permanente en ressources alimentaires pour les loutres à Koussoukpa située au bord de la forêt marécageuse de Lokoli. En effet, les plantes ont développé des racines échasses leur permettant de s’adapter au milieu marécageux ce qui crée un habitat supplémentaire qui est favorable à la ponte et au refuge des poissons. Par ailleurs, les branchages issus de l’exploitation du palmier Raphia (Raphia hookeri), les diverses racines et essences forestières dans la forêt marécageuse de Lokoli servent de lieu de refuge à certaines espèces de poissons exploités par les loutres. En outre, les sites de Kpomè et Hon constituent une continuité de la forêt de Lokoli inutilisée des exploitants de palmier Raphia et même sous-exploitée des pêcheurs de ces sites à cause de son éloignement des berges. Ces sites seraient propices à la mise-bas des loutres femelles et au suivi des loutrons.
Au niveau des sites de Gangban dans la vallée de l’Ouémé et de Zinvié, on constate une forte proportion de juvéniles et une presque égale proportion de mâles et femelles adultes et sub-adultes. Ceci est dû au nombre élevé de pêcheurs dans la zone et à l’aspect ouvert du couvert végétal, ce qui entraîne une exploration de toutes les portions pour la pêche et ainsi que pour la capture des loutres. En effet, selon Hannon (2001), la vallée de l’ouémé se présente comme une vaste plaine à paysage ouvert avec une végétation composée d’une mosaïque dans laquelle sont imbriquées des zones de savanes arbustives, de bosquets, de jachères ligneuses et un enchevêtrement de petites parcelles cultivées ; le tout dominé par de grands arbres isolés.
Les valeurs des paramètres âge-ratio et sexe ratio calculées confirment la distribution observée. L’âge ratio maximal obtenu est de 1:4 c’est à dire un juvénile pour 4 adultes (ici adultes+ subadultes). Ceci sous-entend la portée faible dénotée chez cette espèce de loutre. Par ailleurs, le sexe ratio moyen obtenu pour l’ensemble formé par les adultes et sub-adultes est de 2 mâles pour une femelle. Il résulte de la combinaison de ces deux facteurs un faible effectif des juvéniles.
Le mode de vie solitaire ou en petits groupes remarqués chez les loutres à cou tacheté au sein de leur habitat peut être vu sous l’angle de la disponibilité alimentaire. En effet, selon Perrin et D’Inzillo (2000), plus le nombre de prédateurs est élevé, plus le rendement de la chasse baisse. Les loutres se voient ainsi obligées d’évoluer en solitaire ou en de petit groupe et de se disperser à travers leurs habitats ainsi mieux explorés. Cette recherche perpétuelle de ressources alimentaires explique le repli des loutres vers les bas- fonds en saison sèche.
La répartition de la population en fonction de l’âge indique une représentativité beaucoup plus prononcée des loutres sub-adultes (46,7%). Cette structuration est intéressante à cause de l’importance des sub-adultes dans la reconstitution des populations animales. Sur le plan éco-éthologique le grand nombre de mâles capturés reflète un domaine vital plus restreint chez les loutres femelles. Ceci se traduit par un déplacement limité des loutres femelles dans l’exploitation de l’habitat pour préserver les loutrons.

Du point de vue alimentaire, les loutres sont actives aux heures où règnent le calme et la quiétude dans leur habitat (tôt le matin et tard le soir) donc aux périodes de faible intensité de l’activité de pêche. Ces résultats corroborent ceux de Soderman (2000) selon qui l’heure de préférence alimentaire des loutres est soit 2 ou 3 heures avant l’aurore et au crépuscule. Leur nourriture de base est le poisson ce explique donc leur occupation des sites à fort potentiel en poissons : 26 espèces de poisons dans la rivière Hlan ( Akpona, 2004) contre 71 espèces de poissons dans la vallée de l’Ouémé (Lalèyè, 2004). De tout le potentiel faunique représenté au sein des habitats de loutres, aucune autre espèce n’est reconnue par les pêcheurs/ chasseurs comme étant prédatrice de loutres. En plus, l’agressivité et le caractère de bon nageur reconnus pour cet animal le rendent moins vulnérable à la capture par les autres animaux partageant avec lui le même milieu de vie d’une part et par les hommes d’autre part. Il en ressort que les loutres jouent un rôle écologique important dans ces zones humides comme illustré par IUCN (2002) et sont d’excellentes indicatrices de la qualité des zones humides, car elles sont en fin de chaîne alimentaire au sein de divers habitats semi-aquatiques.

Degré de menaces pesant sur les populations de loutres.

Les loutres sont des espèces recherchées pour la chasse et qui entrent habituellement dans l’alimentation humaine (Kidjo, 2000). Même si le comportement des loutres leur fait échapper quelque peu au piégeage, l’intention et le dévouement hautement prononcé des hommes pour leur capture constituent une menace. Par ailleurs, les techniques de capture sont peu sélectives par rapport au sexe et à l’âge ce qui traduit une prédominance des loutres sub-adultes au sein des captures. Néanmoins, cette catégorie d’âge joue un rôle important dans la reconstitution des populations animales en ce sens qu’ils pourront plus tard prendre en charge les fonctions de reproduction et de protection des juvéniles. Il apparaît donc que la reconstitution des populations de loutres soit virtuellement possible. A ces menaces s’ajoutent celles liées à la dégradation des habitats et à l’alimentation des loutres. En effet, l’assèchement des bas-fonds pendant la décrue et l’exploitation courante des habitats des loutres constituent des pratiques défavorables à la survie de l’espèce quand on sait que des facteurs qui régissent le choix de l’habitat par les loutres interviennent essentiellement les facteurs eau, poissons et végétation. Toutefois, la disponibilité en ressources halieutiques et végétales ne peut être effective si la présence de l’eau est atteinte. Ceci implique que la perturbation du régime des eaux en saison sèche par l’évacuation de l’eau constitue une atteinte au facteur clé modulant tout le système. En plus, l’exploitation intensive des points d’eau pour la pêche entraîne une compétition face à laquelle les chances de survie et de réussite des loutres sont minimes. Cette situation conflictuelle entre pêcheurs et loutres est analogue à celle existant entre les pêcheurs et les crocodiles signalée par Kpéra (2002). Pour le moment, les loutres se replient vers les nasses qu’elles détruisent et en retour, pour les y empêcher certaines mesures de dissuasion néfastes comme celles de l’empoisonnement à la soude sont pratiquées par les pêcheurs/chasseurs. Les loutres victimes de ces désastres se retrouvent mortes sur les points d’eau.
Toutes les pratiques courantes observées vont en défaveur de la survie des loutres. Aucune pratique culturelle ne proscrit l’utilisation des loutres pour diverses finalités et les 48 % des personnes interviewées ne désirent pas élever les loutres pour des raisons plutôt techniques et économiques. En dehors de tous ces aspects, l’évaluation des captures réalisée sur les trente dernières années indique une fluctuation d’effectifs d’années en années en fonction du sexe et de l’âge des loutres, et cela très probablement suivant le régime des cours d’eau.
Toutes ces menaces couplées au manque d’études scientifiques sur une longue période confirment la catégorie d’espèces vulnérables au sein de laquelle est classé ce mammifère aquatique (UNEP-WCMC, 2001). La situation de cette espèce devient de plus en plus critique compte tenu de sa disparition imminente sur certains sites au sein desquels sa présence était fréquente. C’est le cas de la commune de Bonou dans la vallée de l’Ouémé.
La situation de la loutre à cou tacheté n’est donc guère brillante et ce sur la quasi-totalité de son aire de répartition. Il importe donc de prendre d’urgence des mesures de protection efficace pour éviter la disparition pure et simple de l’espèce sur une grande partie de son aire de répartition.

Conclusion
Les populations de loutre à cou tacheté sont menacées et courent le risque de disparition si les tendances actuelles sont maintenues. Dans une perspective de gestion durable, il convient de lutter contre toutes les formes de dégradations physiques et chimiques des milieux fréquentés par la loutre à cou tacheté.

Bibliographie
* Akpona A. H.(2004). Facteurs de conservation des loutres au Sud du Bénin : Cas de la forêt classée de la Lama et des corridors avec les zones humides de la vallée de l’Ouémé. Mém.d’Ing. Agr.FSA /UAC. Bénin. 111p.
* Hannon L. (2001). Vers une stratégie de préservation du singe à ventre rouge au Bénin. Des arguments de terrain. Univ. Lib. Brux. 7p.
* Kidjo C.F. (2000). Estimation des indices de présence et étude de la stratégie de protection et de conservation des loutres (Aonyx capensis-Scinz, 1821 et Lutra maculicollis - Lichtenstein, 1835 ; Lutrinae- Mustelidae) dans les zones humides du Sud- Bénin. Rapport provisoire. ABE – PAZH. Bénin. 26p.
* Kpera G. N. (2002). Impact des aménagements d’hydraulique pastorale et des mares naturelles sur la reconstitution des populations de crocodiles dans les sous- préfectures de Nikki, Kalale, Segbana, Kandi, Banikoara, Kerou, Ouassa- Pehunco et Sinendé. Mém. d’Ing. Agr. FSA/UAC. Bénin. 113p+annexes.
* Lalèyè Ph. (2004). Poissons et pêches africains. Actes séminaire PAFFA. Cotonou, Bénin. 342p.
* Perrin M.R., D’Inzillo Carranza I. et Linn I. J. (2000). Use of space by spotted- necked otter in the Natal Drakensbourg, South Africa. S Afr J Wildl. Res 30(1). Pp. 15-21
* UNEP-WCMC (2001). Animals of the world Database. http://unep-wcmc.org/species/animals/animal_redlist.html.2 February 2004.
* Sandell M. (1989). The mating tacties and spacing patterns of solitary carnivores in J A Gittleman(ed). Carnivore behaviour ecology and evolution (pp. 164-183). Chapman and Hall. London.
* Soderman S. (2000). Lutra maculicollis (On line), Animal Diversity Web. Accessed february 11, 2004at http:// animaldiversity.ummz.umich.edu/site/accounts/information/Lutra_maculicollis.html.

0 Comments:

Post a Comment

Links to this post:

Create a Link

<< Home